Si aujourd’hui on regarde Gandesa avec des yeux d’œnotourisme, il est facile de s’arrêter à la carte postale : la capitale de la Terra Alta, le nœud routier, le paysage méditerranéen et, surtout, ce bâtiment qui ressemble davantage à une cathédrale qu’à une cave. Mais en 1919, Gandesa n’était pas une carte postale. C’était une décision.
Au début du XXᵉ siècle, le village sortait d’un coup très dur : la phylloxéra avait ravagé les vignobles (à Gandesa, en 1901) et les paysans durent replanter avec des porte-greffes américains pour relancer la production. Cet effort, cependant, nécessitait des infrastructures : il fallait des caves, il fallait de l’organisation et il fallait un moyen de ne pas rester à la merci de chaque crise.
Gandesa portait en outre une réalité démographique très éloquente : après avoir atteint son maximum de population en 1900 (3 767 habitants), elle avait entamé une courbe descendante. Autrement dit : la campagne poussait, mais la vie était compliquée et l’émigration constituait une menace réelle. Dans ce contexte, le coopérativisme agricole n’était pas une mode : c’était un outil pour tenir.
Et c’est là qu’entre en scène 1919.
Cette année-là, 48 familles du village fondèrent la coopérative (le « Syndicat ») avec des conditions d’adhésion qui expliquent très bien l’état d’esprit de l’époque : être originaire du village, apporter 20 pesetas et des terres (ou du travail, si l’on n’en avait pas), et même satisfaire à une exigence physique (peser plus de 50 kilos) afin d’éviter le travail des mineurs. Ce n’est pas seulement une anecdote : c’est le portrait d’une communauté qui voulait aller de l’avant avec des mains adultes, de l’engagement et de la coresponsabilité.
La création de la coopérative a surtout signifié trois choses.
La première : la capacité de faire ce qu’un seul paysan pouvait difficilement accomplir. Les premiers associés hypothéquèrent terres et propriétés pour demander un crédit à la Banque de Valls. C’est le mot clé : crédit. Un financement collectif pour construire une infrastructure collective.
La deuxième : un saut technique et productif. En 1919, le Syndicat de Coopération Agricole de Gandesa confia la cave coopérative et le moulin à huile à l’architecte Cèsar Martinell, dans le cadre de ce mouvement de coopérativisme et d’associativisme agricole qui, en Catalogne, s’était renforcé comme réponse à la crise et comme nouvelle manière d’organiser le monde rural. De plus, le contexte de la Mancomunitat (1914–1923) fut particulièrement favorable à l’essor de ce type d’initiatives dans tout le pays.
La troisième : l’identité et l’estime de soi collectives. Il ne s’agissait pas seulement « d’avoir une cave », mais de revendiquer la paysannerie et la vitiviniculture locales. Le projet fut construit grâce à l’union de ces 48 familles ; les travaux s’achevèrent en janvier 1920 et l’on commença même à produire du vin avant que tout ne soit totalement prêt. Cette hâte n’était pas de l’improvisation : c’était une urgence vitale.
Le bâtiment, en outre, est né avec une intelligence pratique qui explique pourquoi il impressionne encore aujourd’hui. Martinell évita le bois dans la toiture, devenu plus cher à la suite de la Première Guerre mondiale, et opta pour une solution avec une voûte catalane (fonctionnelle, moderne et très belle). Ce n’est pas seulement de l’architecture : c’est de l’économie appliquée, de l’ingéniosité mise au service de la terre.
Vu avec le recul, la Coopérative fut une manière d’ordonner l’avenir dans un moment d’incertitude. Elle donna une structure à la production, permit d’investir dans la qualité et les processus, renforça la capacité de commercialisation et créa un symbole : un lieu physique où le travail de beaucoup prenait une forme unique. Et, surtout, elle transforma une somme de paysans en une communauté organisée.
C’est pourquoi, lorsqu’on parle de 1919 à Gandesa, on parle en réalité d’une idée très simple et très puissante : que la force d’un territoire ne réside pas seulement dans le raisin ou la terre, mais dans la décision partagée de ne pas jeter l’éponge. C’est pourquoi nous disons que nous sommes « Fièrement inconformistes depuis 1919 ».